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Le voile cristallise le débat entre modernité et tradition Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
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Écrit par lam   
18-10-2007
Image Le voile, comme signe vestimentaire, constitue un révélateur des enjeux qui traversent notre société.
Le choix du port du voile peut être une réaction défensive contre un événement vécu, non assumé.
Les postes de front office restent très fermés aux femmes voilées, qui peuvent cependant accéder parfois à des postes de responsabilité très importants.

Ahmed Al Motamassik Sociologue d’entreprise
«Les cabinets de recrutement réfuteront toujours l’accusation
de discrimination à l’embauche, affirmant que l’important est d’être compétent et de respecter les valeurs de l’entreprise.»

S'il y a un sujet qui embarrasse particulièrement, les DRH et dirigeants d'entreprises, c'est bien le port du voile en milieu professionnel. Très peu l'admettent, mais personne n'ose se prononcer ouvertement contre ou l'interdire compte tenu de l'environnement socio-culturel. Evidemment, le débat dépasse le cadre de l'entreprise. Selon Ahmed Al Motamassik, sociologue, «le port de voile n'est qu'un signe révélateur d'enjeux sociaux et psychologiques». Non sans aborder le fond du sujet au regard du contexte marocain, il explique que les DRH ont adopté une stratégie de gestionnaire (en affectant le personnel de manière judicieuse) pour surmonter le problème.

Le port du voile pose-t-il toujours problème dans l’entreprise ?
Ahmed Al Motamassik : A mon avis, le débat ne devrait pas se poser uniquement au niveau de l’entreprise. Celle-ci s’inscrit avant tout dans une logique de performance et de profit. Pour cela, elle doit avoir les ressources humaines adéquates quel que soit le système de valeurs des personnes qui la composent. Ceci dit, la question se pose d’abord sur le plan de la dynamique sociale marocaine. Le voile, comme signe vestimentaire, constitue un révélateur des enjeux qui traversent notre société. L’entreprise, qui est un reflet des forces idéologiques et culturelles de son environnement, réagit d’une autre manière en fonction des valeurs qui la sous-tendent, à savoir la performance et la rentabilité dans un climat qui favorise le rendement de chacun. Par ailleurs, le débat autour du port du voile n’est jamais mené officiellement, ouvertement. Il est toujours silencieux et s’exprime par des attitudes, des railleries ou carrément par des discussions en aparté.

Pour quellles raisons ?
Le port du voile cristallise le débat de la modernité /tradition dans tous les domaines : politique, enseignement, projet social... Sur le plan social, plusieurs facteurs peuvent expliquer ce phénomène. Toute une frange sociale se trouve démunie culturellement face aux valeurs modernes. Cela signifie que l’armature mentale, le référentiel des valeurs qui traversent sa personnalité de base sont essentiellement issus de la socialisation traditionnelle fondée sur la séparation entre les sexes et la croyance de la «supériorité» des hommes sur les femmes (un arbitraire culturel qu’on veut rendre naturel par un débat centré sur des positions religieuses, alors qu’il se fonde sur un enjeu purement social). Une sociologue française a utilisé un titre signifiant pour exprimer ce fait : «Traditionalisation par excès de modernité».

Ces réactions sont souvent manifestées par une majorité de la classe défavorisée et une partie de la classe moyenne.
Le voile peut donc être une réaction à la mixité vécue dans l’entreprise ou à l’université et constitue aux yeux des femmes un signe de «protection», de «respectabilité» et de «séparation» vis-à-vis d’un environnement refusé et dénié.

Sur le plan psychologique, les motivations et les causes sont différentes d’une personne à l’autre. Le choix du port du voile peut être une réaction défensive contre un événement vécu, non assumé. Certaines femmes le portent suite à un traumatisme, un deuil ou tout simplement dans le contexte d’une remise en question. Autrement dit, elles réagissent à des situations inacceptables qui expriment des déceptions et des oppositions entre des référentiels de valeurs vécues dans une tension forte, qui génèrent des conflits internes intenses par rapport à la personne.
Toujours est-il que, dans l’entreprise, il peut y avoir une certaine contradiction entre les valeurs propres de la personne et celles de l’entreprise. Certaines femmes qui travaillent à la banque, par exemple, peuvent vivre un conflit dans l’opposition entre la pratique bancaire de l’intérêt et les préceptes de l’éducation familiale qui stipulent l’interdiction du riba’a. On peut évoquer le cas des commerciaux qui vantent la qualité d’un produit sachant que cela ne correspond pas à la réalité.
En fin de compte, le port du voile n’est qu’un signe révélateur d’enjeux sociaux et psychologiques. Et c’est là qu’il faut situer le débat et non sur la dimension religieuse.

Comment cette question est-elle gérée actuellement ?
Le phénomène est géré mais la question n’est pas tranchée. On dirait que l’entreprise vit un paradoxe et a une attitude ambiguë vis-à-vis du port du voile au moment de l’accomplissement des activités et des tâches professionnelles. Le débat autour de cette question s’est un peu libéré après les attentats du 16 Mai. Par contre, face au nombre de femmes qui portent le voile actuellement dans l’entreprise, les directions des ressources humaines ont adopté une attitude de gestionnaires.
On sait toujours que les postes de front office sont difficilement accessibles aux femmes voilées car on se soucie de l’image qu’on veut projeter à l’extérieur. Il s’agit notamment des postes de commerciaux, d’accueil, de marketing, des caissières... L’apparence vestimentaire joue un rôle important pour avoir l’adhésion d’un client. Ceci dit, cela n’est pas général. Certaines femmes voilées ont pu accéder à des postes de responsabilité très importants.

A quels types de postes les retrouve-t-on ?
Beaucoup sont à des postes de financiers et comptables, dans les bureaux d’études et de méthodes, les administrations publiques et les laboratoires d’analyses. Là où il y a ambiguïté, c’est qu’on les retrouve parfois dans des postes de confiance car elles incarnent, aux yeux de certains, «l’exemplarité», «la confiance» et «l’honnêteté».

Peut-on parler de discrimination ?
Pas vraiment. De toute façon, l’entreprise va jouer sur les outils de gestion RH en vue de contourner cette question. On parlera alors de recasement, de réaffectation de poste... On peut jouer aussi sur les promotions, sur la note de l’évaluation annuelle mais il n’y a jamais de discrimination directe. Par contre, les entreprises peuvent contenir le phénomène par un refus non déclaré d’embaucher des femmes voilées.
De toute façon, ce sont les usages qui formalisent le code vestimentaire dans l’entreprise. On sait par exemple qu’il faut être présentable lorsqu’il s’agit d’être en contact direct avec la clientèle. A la fin, l’entreprise ne verra que les résultats de la personne au-delà de ses croyances.
D’un autre côté, les entreprises et les cabinets de recrutement réfuteront toujours l’accusation de la discrimination à l’embauche, affirmant que l’important est d’être compétent et de respecter les valeurs de l’entreprise.

Brahim habriche-La vie eco
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Dernière mise à jour : ( 18-10-2007 )
 
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