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Mohamed Arkoun : Le malaise arabe Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
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Écrit par lam   
06-03-2008
Index de l'article
Mohamed Arkoun : Le malaise arabe
"2éme partie : Mohamed Arkoun : Le malaise arabe"

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Mohammed Arkoun (1928--) est un intellectuel algérien, philosophe et historien de l'Islam. Un des professeurs les plus influents dans l'étude islamique contemporaine, il est professeur émérite d'histoire de la pensée islamique à la Sorbonne (Paris-III), et enseigne l'« islamologie appliquée », discipline qu'il a développé, dans diverses universités européennes et américaines. Parmi ses sujets d'étude, l'impensé dans l'islam contemporain. Mohammed Arkoun se situe dans la branche critique du réformisme musulman. Interview.. 

Vous avez souvent mentionné dans vos livres et discours ce que vous appelez les premières Lumières, ou bien l'humanisme arabe. Ne pensez-vous pas que c'est une vision romantique du passé, puisque le champ intellectuel arabo-islamique a ignoré selon Hassan Hanafi le concept de l'homme et de l'Histoire ?


Oui, il faut que les lecteurs fassent un peu d'effort, parce que nous abordons des questions qui sont liées à la fois à la philosophie et à l'Histoire, mais je sais par mon expérience que le public actuel n'est guère préparé à recevoir des explications d'ordre philosophique, et pourtant ces explications sont absolument essentielles parce que la philosophie est la seule discipline qui s'occupe de la manière dont l'esprit humain fonctionne et,elle enseigne la façon d'observer l'esprit humain pour ne pas le laisser divaguer du côté de l'imaginaire, du côté de l'idéologie , du côté du débat politique, et par conséquent empêche de penser.

"Les Lumières", c'est ainsi que les Européens appellent la révolution politique et intellectuelle qui s'est imposée au XVIIIe siècle en Europe, dans les grands pays européens comme la Grande-Bretagne, comme la France ou l'Allemagne, mais aussi la Hollande qu'il ne faut pas oublier, bien qu'elle soit d'une dimension petite par la démographie et aussi par la géographie. Les Hollandais ont accueilli Descartes chez eux au XVIIIe siècle, et c'est là aussi que Spinoza compose ses œuvres les plus importantes, et les deux philosophes ont introduit ou ouvert l'époque justement d'une nouvelle manière de penser, par exemple pour Spinoza penser le passé religieux. Spinoza est un Juif et il parle donc avec sa culture juive qui remonte plus loin et qui nous fait aller jusqu'au temps biblique de la Bible et de la croyance juive. C'est une longue histoire et dès que nous disons la Bible et les Juifs nous disons immédiatement le Coran, parce que le Coran parle énormément d'Israël, de l'ancien Israël, l'Israël biblique. Et aujourd'hui le Coran n'est plus lu dans la même perspective où le Coran a parlé justement des premiers pas du monothéisme et du développement du monothéisme chez les Juifs. Donc il y a là quelque chose d'extrêmement important pour lier les fils qui ont été rompus au cours de l'Histoire et des mémoires continues qui se sont développés de façon continue de la Bible jusqu'aux lumières européennes du XVIIIe siècle, puis jusqu'à nos jours. Il y a une continuité et il y a en même temps des discontinuités. Il faut donc reparler de tout cela, et c'est pour cela que je disais tout à l'heure que l'Histoire aussi est difficile à exposer aux lecteurs d'aujourd'hui, alors signaler seulement que le concept d'Israël (Banu Israël), tel qu'il est exposé avec insistance dans tout le discours coranique aujourd'hui, a disparu.

Les combats tragiques depuis la construction d'Israël ont complètement recouvert l'Israël de la Bible et du Coran. Et les musulmans sont totalement coupés de l'enseignement coranique sur la Bible et l'Israël corano-biblique, si on peut l'appeler ainsi. C'est une remarque majeure pour contrebalancer les assassinats quotidiens des deux côtés depuis maintenant plus de 50 ans. Les Lumières sont une métaphore : les lumières pour éclairer l'esprit. Dieu, comme dit le Coran où nous révélons sa parole, nous tire des ténèbres, de l'ignorance pour nous plonger et nous ouvrir les lumières de la connaissance du Dieu. C'est une métaphore très ancienne.

Donc les Lumières, qui accomplissent une révolution dans l'esprit, utilisent néanmoins une métaphore qui remonte jusqu'à la religion manichéenne, le prophète Mani en Iran, troisième siècle après Jésus Christ. Mais ces Lumières du XVIIIe siècle en Europe vont être instrumentalisées par la bourgeoisie capitaliste pour commencer son expansion et conquérir le monde au-delà des mers. Inaugurer le mouvement de colonisation du globe entier devint précisément le projet des Lumières parce que ce dernier a l'ambition d'embrasser pour l'émanciper la condition humaine, toute la condition humaine, c'est-à-dire l'homme, où qu'il soit sur la planète.

La déclaration des Droits de l'Homme et de la société est déclarée comme universelle. Elle va concerner tous les hommes, et que fait le capitalisme ? Et bien, il confisque une idée porteuse d'espérance exactement comme l'enseignement des religions porte l'espérance eschatologique de la résurrection, de la vie éternelle etc.... Les Lumières, elles aussi, utilisent le ressort qui fait marcher tous les hommes, le ressort de l'espérance, et non l'espoir ; l'espoir est plus limité, l'espérance est un élan durable, un ressort durable à travers le temps et qui se régénère lui-même en repensant toujours au moment inaugurateur de la promesse. Je parle à la fois pour les religions et pour les Lumières qui nous ont été présentées comme une coupure radicale.

Or, ces Lumières ne sont pas une coupure radicale. Elles utilisent des paradigmes déjà utilisés par les religions pendant des siècles, mais en ouvrant d'autres possibilités au travail de la raison, parce qu'en même temps qu'elles utilisent ses paradigmes, qui sont les ressorts permanents de la condition humaine, elles disent maintenant que la raison ne sera pas une raison servile, dans le sens de servir uniquement la parole de Dieu et obéir à ce que dit la parole de Dieu sans la soumettre à l'examen de la raison.

Il y aura désormais l'exigence pour la raison de conquérir le droit de parler de façon rationnelle et critique de la parole de Dieu elle-même, voilà la nouveauté. Donc continuité et rupture, classicisme et renouvellement et invention d'une autre manière d'utiliser la raison, et par conséquent de faire éclater de nouvelles lumières. Mais dès le départ, il va y avoir une instrumentalisation, une captation de tout le soubassement symbolique de la promesse des Lumières pour l'investir dans des conquêtes politiques et économiques et cela va durer jusqu'à nos jours.

Ce qu'on appelait dans la littérature coloniale : mission civilisatrice.

Oui, cela va durer jusqu'à nos jours : nous sommes encore enfermés dans cette contradiction, où l'on va utiliser tous les espoirs de la nouvelle raison des lumières mais, en même temps, on va fermer les promesses dès qu'on ira conquérir et exploiter des colonies pendant tout le XIXe siècle et jusqu'en 1945. Alors vous aurez fait un peu le rapprochement entre les Lumières en Europe et les lumières que nous avons connues dans la période classique de la pensée d'expression arabe ; parce que quand on dit la pensée arabe, on pense aux Arabes comme ethnie, alors qu'en réalité, seule la langue, instrument de communication, est arabe.

Dès le début de la civilisation arabe, il y a un cosmopolitisme, Bagdad était une ville cosmopolite. Pour le Moyen Âge, Bagdad était une ville très grande et surtout une ville dans laquelle pouvait se développer ce qu'on appelle aujourd'hui le multiculturalisme et les conditions justement d'une attitude d'illumination de l'esprit, de mise en route de la raison raisonnante et critique.

Il y a eu des lumières qui ont brillé, mais ces lumières dont le cours de l'Histoire n'a pas pu être le même que celui des Lumières qui brillent au XVIIIe siècle. Et parce qu'au XVIIIe siècle, on a vécu déjà le Moyen Âge qui avait apporté beaucoup dans le domaine de la pensée scientifique et philosophique et des sciences religieuses, mais on va dépasser, et surtout en Europe, les limites de la connaissance et de la réflexion du Moyen Âge.

Mais en même temps que l'Europe prend son essor pour marcher vers ses Lumières qui vont avoir une histoire rapide, parce que les premières Lumières, c'est le XVIIIe siècle et le début du XIXe, à partir du 1840-50, il y a une étape nouvelle à l'intérieur des Lumières avec Marx qui fait la critique de la raison idéaliste, de la métaphysique classique et qui introduit la raison dialectique ; et il y a aussi Nietzsche qui va faire une critique serrée et ravageuse de ce que les sociétés religieuses appellent les valeurs. Il va montrer que les vertus sont un produit de la société et qu'elles changent avec les changements qui interviennent dans la société. C'est une critique tout à fait nouvelle ; or jusqu'à nos jours, le président Bush parle de la défense de nos valeurs occidentales face au fondamentalisme islamique, comme si Nietzsche n'avait jamais existé, comme s'il n'avait jamais fait éclater de nouvelles lumières pour donner de nouveaux outils à la raison.

Il faudra ajouter aussi Freud qui introduit l'exploration de notre vie intérieure. Voilà donc d'autres horizons des Lumières, des deuxièmes Lumières. Maintenant, je me pose la question suivante : sommes-nous aujourd'hui en train de construire une troisième étape, qui est un troisième élargissement avec les corrections indispensables à ce que je disais sur la captation et la confiscation des Lumières par les bourgeois conquérants. Lorsqu'on voit ce qui se passe depuis la deuxième guerre du Golfe, la pensée occidentale qui a produit ses grands avancées des Lumières, celles mêmes qui ont éclairé la marche des sociétés vers la démocratie, nous constatons qu'il y a plus que jamais aujourd'hui une régression vers l'idéologie, une confiscation des Lumières par la volonté politique des puissants à contrôler la carte géopolitique du monde.

Dernière mise à jour : ( 06-03-2008 )
 
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